Nous sommes médecin à la maternité, enseignante, pompier, coiffeur, directeur de théâtre, bénévoles. Nous vivons à Kherson, au bord du Dnipro. Une ville d’estuaire, née autour de ses chantiers navals, un peu comme Nantes ou Saint-Nazaire, auxquelles un partenariat nous lie. Et depuis bientôt quatre ans, nous y vivons sous le feu.
Kherson a été libérée en novembre 2022. Mais les Russes n’ont reculé que de l’autre côté du fleuve, si près qu’on voit l’autre rive depuis nos fenêtres, et depuis, la ville vit à portée de leurs armes. Nous avons appris à compter les secondes entre le départ d’un obus et son impact, à distinguer au bruit un drone ou une bombe planante. Car les drones russes ne visent pas seulement des bâtiments : ils traquent les passants, les cyclistes, les bus. Ici, on appelle cela le « safari humain ». Une commission d’enquête de l’ONU y a vu un crime contre l’humanité.
Pourtant, nous restons, et nous travaillons. À la maternité, des enfants continuent de naître, parfois dans les sous-sols. Les pompiers interviennent en sachant qu’une seconde frappe peut viser les secours. Les enseignants font classe en ligne ou dans des abris. Des commerçants, des coiffeurs gardent leur boutique ouverte. Au théâtre, on joue encore. Et des bénévoles organisent pour les enfants des séjours de répit où, pendant quelques jours, ils peuvent dormir sans sursauter et redevenir des enfants.
Fin août, deux frappes russes ont achevé de détruire la centrale de chauffage urbain, principale source de chaleur de la ville. Des dizaines de milliers d’entre nous risquent de passer l’hiver sans chauffage, avec une électricité au mieux intermittente. Les autorités régionales ont appelé les habitants à partir. Pensez aux personnes âgées seules dans leurs appartements glacés, aux familles avec des nourrissons. Ce qui nous attend, ce n’est plus seulement la guerre, c’est aussi le froid.
De l’autre côté du fleuve, c’est pire encore. Olechky, où certains d’entre nous sont nés, comptait 24 000 habitants avant l’invasion ; il en reste environ 2 000, surtout des personnes âgées ou qui ne peuvent plus marcher. Privée d’électricité et d’eau courante depuis la destruction du barrage de Kakhovka en 2023, la ville n’a reçu, selon les autorités ukrainiennes, plus aucun ravitaillement alimentaire depuis la fin mai. Certains habitants tentent de fuir à pied, à travers les champs de mines.
Partir, beaucoup de familles de Kherson y pensent aussi. Mais il est plus facile de dire « évacuez » que de rendre ce départ possible. Où vivre ? Comment payer un loyer ? Dans quelle école inscrire les enfants ? Où trouver du travail ? Faute de réponses, beaucoup restent là où le danger est quotidien.
Elles ne demandent pas à quitter leur pays. Elles demandent à pouvoir se mettre à l’abri, à quelques dizaines de kilomètres de là, hors de portée des obus, dans une ville d’Ukraine où leurs enfants pourront retourner à l’école et leurs parents retrouver un travail. Ce qui leur manque, c’est un toit pour recommencer. Avant l’hiver.
Depuis le début de la guerre, Nantes et Saint-Nazaire, partenaires de notre ville, et la Région Bretagne, partenaire de notre région, se sont tenues à nos côtés. De Brest à Nantes, comme partout en France, on sait ce qu’il en coûte à une ville de traverser la guerre, et ce qu’il faut de solidarité pour s’en relever. Cet hiver, nous avons besoin de vous. Aidez-nous à offrir aux familles de Kherson un toit, de la chaleur et de la sécurité, loin des obus, pour qu’elles puissent recommencer à vivre.
